RAY (S.)


RAY (S.)
RAY (S.)

RAY SATYAJIT (1921-1992)

Né à Calcutta dans une famille d’artistes, Satyajit Ray est la plus importante figure de l’histoire du cinéma indien — un cinéma qui est, rappelons-le, le plus gros producteur de films au monde. Mais Ray s’est toujours tenu à l’écart de la logique économique qui le régit. À travers sa famille, il doit bien plutôt être considéré comme le continuateur du mouvement qui, sous le nom de Renaissance bengali, prônait, dans la seconde moitié du XIXe siècle, l’échange culturel entre Orient et Occident et s’élevait contre les «fatalités» de la société indienne (le système des castes, notamment).

Après des études universitaires de peinture et d’art à Shantiniketan, où plane l’ombre de Tagore, Ray devient dessinateur publicitaire tout en étudiant par lui-même le cinéma (en lisant Rotha et Poudovkine et en disséquant Le Cuirassé Potemkine ). Il illustre un roman de Bibhuti Bhusan Bandopadhyaya, Apu , sans savoir qu’il décide ainsi de son avenir. Tandis que Renoir tourne Le Fleuve , en 1949, Ray l’assiste et l’observe... Avec un groupe d’amis et sans promesse de soutien financier, il se lance dans le tournage d’un film qui se développera en trilogie: La Complainte du sentier (Pather Panchali , 1953-1955), suivi de L’Invaincu (Aparajito , 1956) et du Monde d’Apu (Apu Sansar , 1960), l’histoire de la vie d’un Indien, de sa naissance à la campagne à sa confrontation avec les problèmes de la vie adulte et de la ville contemporaine. Cette œuvre, qui tranche avec la facilité de la surabondante production indienne, et qui intègre la découverte du néo-réalisme,révèle le nom de Ray. Lentement, difficilement, grâce aux qualités profondes d’une œuvre abondante, généreuse, digne, sensible à la misère humaine, et grâce aussi à l’indéniable qualité formelle, tant sur le plan de l’image que sur celui du son, de ses réalisations, qui recueillent de nombreux prix (Venise, Cannes, Moscou, et surtout Berlin), le cinéaste se fait connaître du public occidental, qui le considère peut-être comme trop classique et surtout qui le comprend mal. Car Ray, dans toute son œuvre, travaille pour le public indien, qu’il n’atteint pas toujours. Il peint l’histoire indienne, le phénomène social indien, et en particulier bengali, il étudie l’homme entre les traditions ancestrales et les bouleversements du monde moderne: dans son film le plus fameux, Le Salon de musique (Jalsaghar , 1958), un vieux propriétaire terrien ruiné et solitaire — sa femme et son fils sont morts — contemple le domaine qui n’est plus le sien; La Déesse (Devi , 1961) s’insurge contre le dogmatisme et la superstition; Kanchenjunja (1962), le seul film bengali en couleurs, intervient dans les conflits internes d’une famille; La Campagne (Abhijan , 1963) oppose un chauffeur de taxi à la machine et au monde; La Grande Ville (Mahanahar , 1963) prône le travail de la femme, tandis que La Femme seule (Charulata , 1964) rejette la vie morne et vide de la femme oisive; Le Lâche (Kapurush , 1965) maintient un mariage consacré mais endormi, puis réveillé par le retour d’un ancien prétendant préféré; Le Héros (Nayak , 1966) démythifie l’acteur, vedette de cinéma devenue cadavre vivant; Nyako (1968) entrechoque les psychologies de citadins trop occupés; Des jours et des nuits dans le bois (Arranger Din Ratri , 1970) se retourne sur le passé de quatre riches célibataires; Tonnerre dans le lointain (Ashani Sanket , 1973) déplore la famine qui accable l’Inde en 1943, parce que le monde est secoué par la guerre. Tous ces sujets graves, Ray les traite avec sérieux, même quand il essaie d’y introduire la note humoristique: La Pierre philosophale (Parash Pathar , 1958), Les Trois Filles (Tenn Kanya , 1961, d’après trois nouvelles de R. Tagore); la note musicale: Les Aventures de Goopy et Bagha (Goopy Gyne, Bagha Byne , 1969); ou policière: Chiriyakhana (1965). D’un bout à l’autre de sa longue carrière, sans en excepter son documentaire sur Rabindranath Tagore (1961) et ses films de la dernière période, comme Simabaddha (1972), Les Joueurs d’échecs (Shatranj ke Kilhari , 1977) ou La Maison et le Monde (Ghare Baire , 1984), qui revient sur le problème de l’évolution du statut de la femme, Ray poursuit avec cohérence sa mission solitaire: faire prendre conscience de leurs problèmes à ses compatriotes. Scénariste, adaptateur, il dessine aussi les décors et les costumes, recherche les objets, prévoit les cadrages, règle les mouvements, compose les éclairages; il prend volontiers lui-même la caméra, fait répéter ses acteurs jusqu’à épuisement, compose ou adapte la musique, surveille de près le montage. Auteur complet, lent et minutieux, il aboutit à une sorte de perfection dont le revers pourrait bien être une certaine froideur.

Encyclopédie Universelle. 2012.